Gaijin like me

Un été au pays des wa.

11 juillet 2008

Vendredi 11 Juillet: Beuhar aussi

    Je n’ai absolument pas souvenir d’avoir entendu mon réveil sonner. Je le questionne et il m’assure que oui. Je le hais, il me force à mettre ma capacité à sortir d’un sommeil de plomb en question. Vu l’heure avancée (hein ? Midi ?) Je me dis que cette journée prendra moins de place sur mon blog et balance ma couette sur mes pieds. Je me lève et me plie en deux automatiquement comme si quelqu’un (d’invisible) venait de me mettre un coup de pied dans l’estomac. Qu’ai-je mangé déjà hier ? Pas grande chose pourtant. Serait-ce une tourista ? Déjà ? C’est un cadeau de bienvenue ou une punition pour avoir coché la case « tourisme » sur mon visa d’entrée ?

    D’instinct je cours aux toilettes et y pratique une activité qui prouve que le poulet frit est définitivement mauvais. Je ne sais pas trop pourquoi ça m’arrive mais je ne vais pas parler plus longtemps de mon estomac au risque de virer dans la description trop réaliste qui me vaudra d’être classée « gore ».

    Je sors ma petite pharmacie, une trousse rose qui ne prend qu’un quart de mon immense valise, à mon image : élégante et hypocondriaque, et prends un tout petit médicament sensé améliorer l’état de mes souffrances. En attendant que la petite pilule fasse effet je me laisse tomber sur mon lit (ce qui était une mauvaise idée, vu que le matelas fin comme du papier de riz est soutenu par des lattes en métal qui font mal) toujours pliée en deux. Je n’aime pas cette impression de perdre mon temps : j’ai trop de choses à voir pour perdre mon temps dans ce cagibi, vraiment.

    Quelques longues dizaines de minutes plus tard je me lève péniblement et décide de choisir un autre remède : sortir. Ça m’a déjà été très bénéfique de sortir de mon lit alors que j’avais 39° de fièvre, ce n’est pas un estomac revanchard qui me fera peur.

    Je vais donc au « travail » et rapidement je me rends compte que je fais partie du paysage, comme si avoir une blonde dans un coin était chose très commode. Je ne leur en veux pas, peut-être aurais-je dû m’imposer d’avantage.

    Misao vient me voir, elle a à me parler. Ma gorge se resserre : va-t-elle me dire qu’il est inacceptable que je ne fasse rien ? Non parce que moi je le pense. Va-t-elle me donner une pile de travail répétitif et rébarbatif à faire ? J’aimerais tellement !

    Elle m’annonce qu’elle part le lendemain pour quelques jours, elle va à location et en attendant les autres prendront soin de moi. Je n’ose pas lui dire que je n’avais pas attendu qu’elle soit à son bureau pour demander aux autres de prendre soin de moi mais l’attention me touche. Elle me dit aussi qu’un appartement a peut être été trouvé pour moi, pas à Jûgyaoka comme le poisson me l’avait annoncé (ce mot dans la voiture qu’il prononçait sans s’arrêter, le seul mot qu’il m’a dit en me regardant) mais à Daikanyama. Là les gens qui connaissent Tôkyô sautent de joie pour moi et les autres n’entendent qu’un nom parmi d’autres. C’est mon cas : je suis à Tokyo depuis moins d’une semaine, sortie de Shibuya-Shinjuku-Otemachi il ne faut pas trop m’en demander. C’est toujours en dehors de la ville mais beaucoup plus près et dans un quartier plus riche, m’assure-t-elle. Là je tique. Un quartier plus riche ? Vu le prix de l’immobilier dans la capitale (le mètre carré le plus cher du monde) je préfère encore supporter l’odeur prenante de mon cagibi que de repayer un loyer, qui plus est un loyer que je ne pourrais me permettre. Je m’enquiers donc du prix en espérant qu’elle me répondra de ne pas m’en faire, que la société me paiera ça contre mes bons et loyaux services (ou contre ma simple présence). Mais sa réponse est bien plus embarrassante. « Ne t’inquiète pas pour le prix, M. Suzuki tient absolument à te payer ce loyer, il te considère comme sa fille tu sais. ».

    Plaît-il ? Sa fille ? Un homme que je n’ai vu qu’une fois et qui ne m’a pour ainsi dire pas adressé la parole directement ? C’est une blague de mauvais goût, de la politesse mal tournée ou un vil test ? Que dois-je faire ? Accepter ? Et par là j’accepterais qu’un homme que je ne connais pas me demande de l’appeler « Chichi ». Peut-être veut-il quelque chose en retour. Mais quoi ? Un service ? Un logement pour quand sa fille (la vraie) viendra à Paris ? Ça je pourrais. Quelque chose d’autre ? Un cadeau ? Une reconnaissance éternelle ? Que je fonde une religion dont il serait le saint patron ? Je suis perdue et mon imagination se perd en essayant désespérément de trouver des réponses. J’envoie des mails, demande à mes proches s’il serait raisonnable d’accepter. D’un côté j’ai peur d’être redevable à vie dans des proportions que j’ignore si j’accepte. Ou même peur que cette histoire d’appartement ne soit que de la pure politesse absolument pas faite pour être acceptée. De l’autre côté on me propose un appartement à l’œil dans un quartier super classe près de mon endroit préféré de la capitale, ce serait être débile que de refuser. Les rares japonais à qui je peux demander de l’aide ne sont pas joignables, je vais devoir faire ce choix seule.
Je me questionne et me triture le cerveau (quelque part j’adore ça) jusqu’à 18h, l’heure fatidique du « retour maison ». La journée passe bien vite quand on se lève tard, je ne me sens pas de rentrer tout de suite. C’est donc dans l’autre sens, direction Shibuya que je prends le métro.

    Je n’ai absolument aucun but, aucune personne à rencontrer ici, et j’adore ça. Je peux prendre tout mon temps : pour une fois je ne suis pas en retard au rendez-vous, je peux tourner à gauche si l’envie m’en prends, sans réellement savoir où je vais, m’arrêter quand je veux et faire du shopping si je veux. La théorie est jolie mais en pratique je n’ai personne à qui parler, personne à qui dire « oh regarde comment elle est coiffée l’autre » ou autres réflexions du genre qui font mon bonheur. Pour combler ça j’ai tout prévu : lorsque j’en aurais assez de déambuler et d’aller dans des boutiques qui vendent des produits Disney je me poserai dans un restaurant et aurait deux mots à dire au pépé de Theme Park.

     J’ai une envie d’épices. Il est bien tôt pour manger mais peu importe : j’ai faim (et c’est bon signe). Je ne suis pas complètement persuadée qu’un plat épicé fasse grand bien à mon estomac vu ce qu’il a enduré aujourd’hui mais j’écoute plus souvent ma tête que mon corps, ce qui ne me vaut pas toujours de bonnes surprises mais j’assume (et un jour je m’éduquerai mais pour l’instant laissez-moi manger du curry).

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    Une enseigne attire mon attention : « coco ». Ça veut tout et rien dire et surtout il y a un comptoir et des prix très abordable, j’entre. Ce qui est pratique quand on est seul au Japon c’est que bien d’autres sont dans la même situation. A Paris je ne vois que très rarement des gens manger seuls au restaurant et même au fast food, on a cette tradition latine (sinon biblique) que le repas se doit d’être partagé. En matière de repas en dehors de chez soi mieux vaut être mal accompagné que seul. Mais ici aucun problème, je n’ai jamais droit à un regard de travers parce que je dîne seule au comptoir étant donné que ce dernier est plein à craquer de gens tout aussi seuls qui lisent, tapotent sur leur téléphone ou regardent le fond de leur assiette avec des yeux désespérés. Etre seul c’est souvent synonyme de tristesse et rares sont mes collègues de comptoir à avoir l’air d’être dans leur assiette (sans mauvais je de mot, aucun). Le Japon n’est pas un pays où on meurt de maladie, c’est l’un des plus sûr au monde et le nombre hallucinant de petits vieux (et de centenaires) le prouve. Le Japon c’est un pays où on meurt de solitude, le nez dans son curry, un pays où surmenage et célibat ne laissent pas place au bonheur et où on n’a d’autre choix que d’accepter ce qu’on veut bien vous donner : le poste dans la société que vous ne quitterez pas à moins d’en être viré sans raison, le conjoint que vos parents vous ont choisi et les enfants que vous faîtes que le gouvernement vous a commandé. J’ai l’impression que les japonais se laissent pour la plupart dicter leur vie sans jamais réellement la prendre en main, j’en ignore les raisons et ne comprends pas. Rares sont les japonais à qui je parle qui sont visiblement épanouis et aiment la vie qu’ils mènent, qui n’ont ni de pression familiale ni un boulot trop pesant. Mais peut-être que refuser et prendre sa vie en main est plus facile à dire qu’à faire, j’ai vingt ans, autant dire que je sors de l’enfance et que je suis un bébé autonome qui a encore beaucoup à apprendre sur la liberté.

    Revenons à nos curry. En lisant la carte (tant bien que mal) je me rends compte que je connais ce concept : Mike (qui pourtant n’est jamais allé à Tokyo) m’en avait parlé : on choisi son curry (et ce qu’on veut y mettre dedans) puis on choisi son niveau, de un à cinq, un étant le plus doux et cinq le plus fort. Je me risque à commander un niveau deux et regrette bien vite mon courage solitaire. Manger vraiment épicé j’aime ça. Pas pour le goût (comment peut-il diable rester du goût quand les papilles gustatives ont été brûlées au douzième degré ?) mais pour les émotions que ça peut procurer. D’un coup, alors qu’on ne faisait que manger on a l’impression de vivre quelque chose de très intense : on transpire, on pleure, nos naseaux se dilatent et le cerveau en redemande. L’épice c’est de la bonne douleur. Et le niveau deux est pile poil dans cette bonne douleur. En revanche je redoute d’avance le niveau cinq qui lui doit anesthésier tout ce qui passe sur son chemin. Je me jure de l’essayer un jour et mets ma DS en veille, le temps de sortir.

Petite journée, petite santé. Je rentre chez moi me reposer (et penser à la séance du Rocky que je manque) : demain est un jour de tourisme.

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10 juillet 2008

Jeudi 10 juillet: Go go


    Le réveil sonne à 8h30,  j’ouvre un œil, l’autre ne jugeant pas utile de fournir tant d’efforts et je me demande s’il faut vraiment se lever. Puis je repense à la manière dont Misao m’a tenu au courant des horaires de bureau dans son japonais spécial « je te prends pour une imbécile » qui veut à la fois dire « si tu n’es pas là à l’heure c’est que tu le fais vraiment exprès. Je n’y peux rien, je suis parisienne et donc pas ponctuelle.

ronde_folle

    Un petit effort, il serait bon de forcer le destin et ne pas tomber dans un tourbillon de décalage horaire. Difficilement, je rabats ma couette sur mes pieds et me redresse. Dieu que les songes sont bons et qu’il est hardu de les quitter.

    Je n’ai pas encore défait ma valise, à la fois par choix et par flemme. Parce que, voyez, je n’ai pas envie de déplacer ma demi-tonne de vêtements si je suis amenée à déménager dans deux jours. Je fouille donc dans le gros cube de tissu pour en tirer de quoi me vêtir et en ressort un petit post-it laissé là par mon cher et tendre. Décidément ce jeu me plaît. Après la désormais traditionnelle toilette (il suffit d’une fois pour  rendre  un événement traditionnel, n’est-ce pas ?) je pars parce que c’est pas tout mais je ne suis pas en avance (il s’est en fait passé beaucoup de temps entre l’ouverture du premier œil et celle du second).

    Je dévale les escaliers et me presse un peu. Enfin juste ce qu’il faut, parce qu’il faut pas déconner, je ne sauterai mon petit-déjeuner pour rien au monde. Ça tombe vraiment bien que ce combini soit juste en bas. J’achète ce qui s’appelle un « baumkuchen » (enfin un バウンクシェン), chose qui m’était complètement étrangère jusque là mais qui a une bonne tête. L’étiquette dit que c’est au tiramisu : l’argument l’emportera, petit gâteau au nom improbable tu seras mien. J’empoigne aussi un thé parce qu’il faut bien s’y mettre.

Baumkuchen

    Je paye, sort et ouvre l’emballage pour manger en chemin. A peine eu-je enfourné un bout de cette délicieuse génoise que trois têtes bridées se retournent en ma direction. Ben quoi ? On ne petit-déjeune pas chez vous ? Manger sucré le matin vous paraît si étrange ? M’en fous je continue. Enfin…Jusqu’à ce qu’absolument toutes les têtes de mon côté de la rue soient tournées en ma direction. Je me demande si je n’ai pas une énorme tâche sur ma juppe…Quoiqu’il en soit je capitule : nihonjin 1 gaijin 0 , je range l’objet de mes désirs intestinaux et baisse la tête, vaincue.

    Dans le métro je lis mon petit guide (qui est très pratique avec son plan de métro et ses cartes de chaque quartier) afin de trouver quoi faire ce soir, il serait temps de sortir du cagibi. Je lis les quelques pages d’introduction avec un petit paragraphe sur le savoir vivre au Japon et y lit « il est très malpoli de manger dans la rue au Japon, c’est une règle de savoir vivre qu’il vous faudra apprendre à respecter ». Bon, au moins je n’ai pas de tâche sur ma juppe, j’ai juste eu un comportement insultant envers mes hôtes de trottoir. Mais ils se rendent compte du temps qu’ils perdent en mangeant forcément assis ? Et puis si c’est ça pourquoi on nous propose autant de stand de nourriture toute prête à manger ? Hein ? Drôles de gens que ces gens là.

    Tiens, ma station finit par arriver : « omote sandô, omote sandô desu ». Il m’en faut peu pour me mettre en pilote automatique et suivre un chemin comme si c’était le même depuis des années.

    Je regarde ma montre : rah, déjà 10h19, je vais me faire taper sur les doigts ! Je pousse la porte en acajou qui est déjà entrouverte et tombe sur un bureau vide à l’exception de Mayumi, qui dans son coin check ses e-mails. Elle me salue. Je n’ose pas demander où est le reste de la compagnie et m’installe dans le coin qu’on m’avait désigné la veille, y dépliant mon « rapu-topu ». Elle semble se foutre royalement de ma présence. J’allume mon ordinateut et vais furtivement regarder ma boîte mail et un peu en cachette (comme on le fait normalement) voir d’autres sites. Mais je comprends vite qu’il est inutile de se cacher, elle est en train de regarder ses photos de vacances sur « mixi », un qui semble être un Facebook japonais. Etrangement le fait que je me déplace jusqu’au bureau pour ne rien faire du tout ne semble pas l’étonner outre mesure. Elle fait pareil mais elle est payée.

mixi
   
    Je finis tout de même par lui demander ce que je peux faire, histoire de travailler un peu, quoi. Vous savez, le genre de choses qu’on fait quand on a un travail. Elle me fait une sorte de moue et finit par me tendre ce qui ressemble à un album photo avec un tas de petites meishis. Ah, cool, je reprends du service dans le tri de cartes de visites. Elle me répond qu’il n’y a pas besoin de les trier, elle l’a déjà fait, il suffit juste de les ranger. Chic, je fais dix mille bornes pour me retrouver dans un bureau à exécuter des tâches aussi enrichissantes qu’à l’usine. Moi qui faisait la crâneuse je pense que je ne croiserai pas Jackie Chan de sitôt…J’avoue avoir du mal à cacher ma déception, je suis plus bosseuse que ça d’habitude (oui, je n’aime pas forcément ce que je fais et je ne le fais pas si souvent mais quand je bosse je m’exécute relativement rapidement et je fais attention à ce que les choses soient bien faîtes) j’aurais aimé en découvrir plus sur le métier de producteur artistique qui mine de rien m’attire (parmis un bon millier d’autres métiers).

    Entre mon arrivée et mon déjeuner débarquent le président de la boîte, un homme a la tête de chien battu qui même quand il rit a l’air triste. Un homme secret mais très aimable avec lequel je parle tout de même relativement peu étant donné qu’il est, la plupart du temps, plongé sur des sites internet qui ont peut-être un rapport avec le cinéma si on considère que les producteurs achètent les décors (apparement des tapis) sur e-bay. Peu importe, vu ma fréquentation assidue de sites débiles (VDM, Rocky, Origami et tout et tout) dans ce même endroit à un mètre de lui (oui, je suis une vraie guest star dans ce bureau, on m’a placée à côté du président de façon à ce que nos dossiers de chaise s’acollent). Vint aussi Emii, la fille qui a l’âge physique de ma sœur et l’âge mental d’une lycéenne. Comme toutes les japonaises ayant entre 12 et 72 ans son sac regorge de petits objets kawai façon Hello Kitty et autres nounours. Peu importe, cette fille est drôle et c’est celle avec laquelle je m’entends le mieux : elle me parle et, en grande fan de la France dans l’absolue (elle a produit un film moultes fois récompensé « Kamikaze Gils » où une fille se prend pour une française rococo) elle me sort parfois des mots français tous droits sortis de son agenda « jour après jour » qui contient un petit lexique plein de mots ultra utiles (comme collier, bague, robe…). Le reste du temps, persuadée (pas forcément à tort) que je ne pige rien au japonais elle tente de me parler en anglais. C’est là que je me rends compte que le tout premier anglais que j’ai appris, celui avec lequel je suis familière depuis ma naissance c’est ce que mon papa appelle (ou peut-être est-ce un terme général, je n’ai jamais chercher à en connaître le sens) le pigen, l’anglais pratiqué par l’homo asiaticus composé de mots simples sans articles et dans lequel les verbes ne sont jamais conjugués. Le tout enrobé d’un délicieux accent. En général les anglophones de naissance ont beaucoup de mal à en comprendre le système et se font piéger par le pigen : impossible de se faire comprendre avec leur anglais élaboré et impossible de prendre au sérieux ce petit nègre baragouiné même par de très sérieuses personnes ayant fait des études et tout et tout. C’est dans la version japonaise du pigen qu’Emii s’adresse à moi et nous n’avons du coup pas de problème pour communiquer. Ce qui est drôle c’est que n’ayant que quelques cours d’anglais derrière elle (enfin elle tire tout de même vers le haut la moyenne nationale) elle ne se sert de l’anglais que pour des mots simples dont je connais l’équivalent japonais. En revanche pour les mots compliqués j’ai droit à la VO et je suis un peu plus perdue. Il paraît que je suis entre autres venue pour apprendre la langue alors je ne vais pas me plaindre, hein.

    Vers 13h, Mayumi, la petite secrétaire discète qui cultive un aspect « petite fille fragile » (elle a quatre ans de plus que moi, j’ai l’impression d’être plus agée) mais cette attitude ressemble plus à une carapace qu’autre chose. En grattant bien et en tentant d’avoir une conversation avec elle (tant bien que mal puisque pour le coup c’est en VO sans sous-titres) il est aisé de se rendre compte qu’elle a une connaissance très approfondie de la culture traditionnelle japonaise et m’en apprend beaucoup à chaque fois que je la vois. Elle semble aimer transmettre son patrimoine culturel, une fierté qui, très éloignée du chauvinisme, s’appenrente plus à de la pédagogie. Cette fille n’aurait pas dû être secrétaire mais prof. Bref je disais que vers 13h elle revient les bras chargés de sacs plastiques et procède à une distribution méthodique de petits âquets à chacun des employés du bureau. Ce sont des petits obento (boîtes avec du manger dedans) que les employés avaient demandé. Emii se question « Riri wa ? », Mayumi se tourne vers moi, ouvre des yeux aussi ronds qu’il est possible pour une japonaise de le faire et se plie soudain en deux comme prise de crampes intestinales « wasureta ! » qu’elle s’écrire. Je suis si discrète qu’on m’a oublié. Je fais mon possible pour ne pas montrer ma déception après tout c’est mon premier vrai jour de travail, la jeune fille a dû par réflexe demander à ceux qui mangent ici d’habitude ce qu’ils voulaient. Tant pis. Elles m’invitent alors à descendre pour que j’aille m’acheter de quoi me substanter. « Il y a un Macdo en bas, me lance l’une d’elle, j’imagine que les burgers te manquent. » Comment leur expliquer que je viens du pays du rafinement et du bon goût et que chez moi Ronald a la tête tranchée par un monsieur moustachu qui fume la pipe ? Bon d’accord, je ne crache pas sur un bon Royal cheese (ou n’importe quoi précédé ou suivit de cheese) de temps en temps mais de là à conclure que les burgers me manquent après une demi semaine loin de mon pays c’est un peu rapide et un brin narquois.

    Je descends et me rend compte que je n’étais jamais allée au premier étage de l’immeuble dans lequel je « travaille », je parle de premier étage parce que c’est leur étrange façon d’appeler le rez-de-chaussée. Une grande avenue s’offre à moi remplie de boutiques de luxe toutes plus françaises les unes que les autres. Chercher à se nourrir ici sera sans doute comme vouloir un casse-croûte sur les champs Elysées : un suicide. Il est parfois délicieux d’avoir tort, c’était le cas ici. Parce que si la grande avenue ne propose que des restaurants dans lesquels je n’ai aucune envie de passer ma pause de midi seule ou des marques de fast food connues (oh, un Subway en face, il y en a même à Orléans alors pensez si c’est connu), il suffit de procéder à une manœuvre de virage de guidon pour se trouver dans une petite rue toute calme avec des jidôhanbaiki des distributeurs automatiques, quoi) et des bouibouis. Je m’aproche d’un stand tenu par une grand-mère où absolument tout le menu est en japonais. Enfin il y a quelques photos, ça aide. Je ne suis quand même pas très sûre de moi, les photos sont microscopiques et la seule chose que je n’ai pas trop de peine à y voir c’est du poulet frit. Et il se trouve que le poulet frit c’est pas bon. Il n’y a qu’un intitulé de plat (dispensé de photo, lui) que j’arrive à lire puisque dans un alphabet un peu moins barbare : « Kare-raisu ». Ah oui, du curry avec du riz. Très bien je prends et remonte aussitôt. J’aurais bien mangé sur place mais impossible et vu ma honte culinaire du matin je préfère encore éviter les fantaisies et reproduire ce que j’ai vu précédement : manger au bureau. Je m’assieds donc dans la salle de réunion désespérément vide et embaume toute la pièce de mon carré. C’est pratique en plus puisqu’il est absolument obligatoire de manger ça avec une cuiller, ainsi personne ne se mèlera de ma façon de manger avec des baguettes.

Kare1

    Alors que j’en déguste les derniers grains de riz, Misao entre en trombe dans le bureau s’écriant d’un « Ah ! Atsui ne ! ». Ah. Moi j’ai vraiment froid, la climatisation qui semble centralisée doit être bloquée sur le mode « Groënland » et je grelotte, oubliant que dehors il fait assez chaud. Mais ce n’est pas une raison, il faut savoir qu’en toutes circonstances Misao a chaud, que la clim soit enclanchée ou pas. Elle m’informe que demain elle va sur le tournage du film. Je lui demande avec des yeux de chat battu si je peux l’accompagner mais c’est un « non » définitif. Pas possible, c’est sur une base militaire et il me faudrait une autorisation d’entrée de la part du ministère de la défense (mais d’ailleurs depuis quand le Japon a retrouvé le droit d’être militarisé, hein ?), chose qui prend environ un mois, hors c’est la durée prévue de mon passage ici. Crotte, je vais rester collée à ce bureau, faisant dos à une équipe pour qui le travail est une figure abstraite.

    Je passe mon après-midi a tenter d’élaborer un plan pour mettre les bras cassé au travail. J’ai pensé à taper sur des casseroles mais on me regarderait avec des yeux de merlan frits, ce qui ne fait pas avancer le tout. J’ai aussi pensé à leur refiler des idées (pourquoi ne pas leur proposer de monter un cast du Rocky ?) mais ils ne choisissent pas leurs projets (c’est la maison mère qui les distribue) et puis travailler c’est quand même très compliqué. Enfin bien sûr on ne me dit pas les choses comme ça, on me le suggère par certaines phrases comme  « nous ne sommes pas l’entreprise type japonaise » ou « en général les japonais aiment bien travailler, nous on préfère faire s’amuser, c’est pour ça qu’on a choisit l’art ». Capté. Si un jour je veux trouver un boulot pépère je file me ranger en production artistique.

    L’heure d’arrivée est floue mais par contre l’heure de départ est rigoureuse : à 18h si le téléphone ne sonne pas et si une réunion ne s’éternise pas on rentre à la maison. On me laisse donc rentrer.

    Pour être très franche je n’aime pas beaucoup sortir seule et je ne le fais généralement pas. Mais vu les circonstances et étant donné que passer une soirée de plus d’affilée dans ce cagibi me hérisse à l’avance il faut que je sorte. Puis je vais être seule un certain temps alors autant apprendre à découvrir le monde par moi-même, hein. J’ai décidé de ma destination du soir : Asakusa.

    Le métro est un peu lent mais juste ce qu’il faut pour que je fixe mon choix sur un endroit où aller. J’hésite entre deux qu’on m’a particulièrement recommandé : un Izakaya spécialisé dans les danses traditionnelles et un restaurant qui propose de la nourriture de Niigata. Et me décide pour le premier qui a la mauvaise idée d’être loin et pointé sur une carte très avare en détails.

    A la sortie du métro je marche un peu à l’aveuglette, je passe devant l’immeuble Bandai (désormais fermé) devant lequel ses héros s’affichent en statues dont le désormais fameux « Anpan man » soit l’homme gâteau au haricot rouge qui a tout un tas d’acolites en forme de bouffe (j’avoue avoir un faible pour l’homme onigiri et l’homme celeri). Je continue tout droit, peu sûre de moi. C’est fou comme j’ai du mal à faire le rapprochement entre une carte représentant un quartier et le dit quartier en vrai. Je m’inquiète un peu pour mes petons, ce qui semblait tout petit sur la carte est très long en réalité et je me demande si, comme à mon habitude, je n’ai pas pris tout simplement le chemin inverse. Un plan, je suis sauvée !

    Tu parles, un plan écrit tout en nippon sans aucun sous-titre ne m’aide pas plus que ça. Je continue, nous verrons bien. Je tourne à gauche, puis à droite, un peu au hasard, à tâtons et atteri dans une rue beaucoup trop étroite et lugubre pour être la grosse avenue que je cherche. Alors que je pense abandonner je tombe sur la bonne : Hallelujah ! La route est tout de même longue, je ne pensais pas tant marcher, j’espère que l’izakaya n’aura pas fermé ses portes entre temps… C’est une adresse à la japonaise qui ressemble à une grille de bingo avec tous ses chiffres. Impossible de m’y retrouver je pousse la porte de ce qui semble être un bar ouvert pour me retrouver dans un salon minuscule où un gaijin et quelques filles font un karaoke. L’hôtesse me dit que oui, bien sûr, elle connaît, il suffit de continuer tout droit. Plus j’avance dans la rue plus elle devient étriquée et sombre, les réverbères n’ont pas jugé utile de s’installer dans le coin. Tant pis, je fais demi tour.

rue1asakusa

rue2asakusa

rue3asakusa

    J’entends un grand bruit, ce sont soit de tous petits feux d’artifices soit de gros tambours très secs. Un petit panneau m’indique le nom que j’avais indiqué un peu plus tôt aux quidams en cherchant mon chemin. Victoire ! J’ai fini par trouver l’endroit de mon désir par un dépit total, comme je me reconnaît là. Je pousse la porte et me laisse porter par les bruits réguliers des tambours qui viennent du deuxième étage. La porte en riz est ouverte et me permet de passer une tête histoire de savoir où j’ai atteri. A peine ai-je le temps d’hésiter à rebrousser chemin, une femme me demande d’enlever mes chaussures et de venir m’installer. J’entre dans la pièce en pleine représentation, les lumières sont éteintes et j’enjambe une table pour atteindre un petit coin à côté d’une gaijin qui a l’air indienne.

    Un homme entame un solo au tambour, ça n’est pas beau mais impressionant de puissance et d’agilité, il regorge d’énergie et nous le montre.

    La pièce n’est pas immense : deux grosses tables parrallèles font face à une petite scène éclairée et au fond un bar cache une minuscule cuisine. Une femme magnifique vient me demander ce que je veux boire, un ume shu naturellement, je suis vraiment épatée par sa beauté. Elle ne ressemble à aucune des japonaises que j’ai pu croiser jusqu’à maintenant, des femmes toutes sur le même modèle avec des hanches ridiculement fines, des jambes archées, des épaules menues, des cheveux desespérément lisses et une machoîre qui semble contenir plus de dents que le quota habituel et donc laisse celles en trop chevaucher les autres. Non, elle est bien différente : elle est mince mais a une vraie carrure : des hanches existentes nouées dans son costume d’homme, des épaules carrées, un visage d’asiatique certes mais pas de japonaises. Elle tient plus de la douceur des thaïlandaises mais sa peau est pâle. Son sourire est intact et ses cheveux épais. Alors que je l’admire en silence le jeune homme énergique a fini son numéro et tout le monde applaudi à tout rompre.

tambour1

guita2

tambour2

tambour3

    Sans doute parce que tout le monde se réduit à bien peu de monde. Sur la table contre le mur où les clients sont bin forcés de faire connaissance on y trouve cinq gaijins (dont moi) et deux vieux japonais qui carburent au tsumetai nihonshu (le sake froid dira-t-on). Je commande aussi un onigiri (parce que c’est la seule chose que j’arrive à déchiffrer sur la carte qui se contente d’être une énumération de noms de plats en colonne sans illustration ni rien. Elle tente de me traduire certains de ses mets et me vente les bienfaits de son poulet frit. Décidément les japonais semblent raffoler de ce plat qui n’est à mon sens qu’un gâchis de calorie tant il est dénué d’intérêt (le poulet comme ça, seule est trop insipide pour voir un autre goût que l’huile –généralement pas de qualité pour ce genre d’activité- dans laquel il a baigné après son passage par la friteuse) mais la jeune femme semble peiner et aimerait bien arrêter là ses efforts de traduction. Je capitule et commande la chair d’oiseau de ferme délicatement jetée dans de l’huile frémissante.
pouletfrit

    Elle accepte et demande à l’homme un peu poupon assis derrière elle d’aller me chercher ça. Elle me demande d’où je viens et surtout pourquoi je suis seule. Je l’attendais celle là. Je lui explique (devant l’œil intéressé des gaijins à ma droite) que je suis venue seule au Japon, je viens d’arriver donc je suis seule pour l’instant. Et je prévois d’écrire quelque chose à leur propos en français.

    La fille qui semble indienne directement assise à côté de moi pousse un « ah ! » de ravissement : elle me dit ensuite dans un français parfait « donc tu es française ! Tu parles super bien le japonais, mieux que moi qui vis ici depuis 8 mois » le tout dans un accent que je connais bien. Cette fille n’est pas qu’indienne, elle est surtout mauritienne. Je lui demande d’où elle vient et elle confirme mes pensées, je lui raconte alors que je suis allée quelques fois là-bas dans mon enfance avec mes parents pour y passer du temps. Elle est contente, ici au Japon personne ne connaît l’île Maurice et ils seraient bien incapable de la placer sur une carte. Elle me présente ses compères : un jeune homme asiatique, lui aussi mauritien apparement, là en vacances, une malaisienne et une thaïlandaise qui aborde un large sourire qu’elle ne semble pas quitter souvent. Décidément je dois avoir un faible pour les thaïlandaises, que je trouve pleines de vie. Nous échangeons quelques mots avec les hôtes qui semblent ravis de pouvoir apprendre quelques mots comme « Sugei ! » ou « Yabei ! » à des étrangers (ce n’est pas comme si les japonais passaient tous leur journée à répeter ces mots qui expriment à quel point ils trouvent ce que vous faîtes et ce qui vous arrive est trop chouette) et avec le groupe qui est un trio cosmopolite de collègues.

    La jolie japonaise nous fait savoir que la plupart des gens la prennent pour une thaïlandaise ou une malaisienne (alors que je pensais faire dans l’original me voilà reléguée au rang « la plupart des gens », que c’est vulgaire) et qu’il n’était pas rare que des japonais lui parlent en anglais spontanément.

    Sur l’autre table se trouvent les serveurs-danseurs-instrumentistes au moins aussi nombreux que les clients.

    Comme mon gros Nikon n’est pas passé complètement inaperçu et mon hôtesse se lève tout naturellement pour demander à ses artistes d’amis s’ils se sentent de remettre la partie du spectacle que j’ai raté. Une fille se lève suivit d’un papy qui empoigne se flutine et elle entonne un chant traditionnel accompagné par l’instrument à vent. Le chant, et ce n’est rien de le dire, j’aime ça. Mais j’ai grand mal à trouver en quoi la mélodie des chants traditionnels japonais est agréable à entendre. Tous les sons aussi longs qu’aigus sont nasalisés et je préfère me cacher derrière mon appareil plutôt que de laisser transparaître ma gène : on me fait cadeau d’une prestation que je n’apprécie pas à sa juste valeur.

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    Une grande dame japonaise visiblement d’un certain âge qu’elle a tenté de cacher dans un certains nombre d’interventions chirurgicales tireuses de peau se lève et s’avance vers la scène. Seigneur Dieu. Tout laisse à penser qu’elle était jolie étant plus jeune mais là le bistouri a transformé son visage en une espèce de masque figé dans une grimace, cette même tête qu’ont toutes les femmes liftées et qui me met mal à l’aise. Elle chante encore plus aigu que la précédente jeune fille et je me demande comment le plexiglass de mon verre fait pour tenir en place, et surtout comment mes collègues étrangers font pour avoir l’air si absorbé par cette musique réduite à trois notes saturées dans les aigus. Je feins d’apprécier.

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    Plus drôle, viennent les joueurs de guitares traditionnelles qui ont un nombre très réduit de cordes (et me font beaucoup penser à certains instruments à cordes africains). Les joueurs se mettent en ligne face à nous et entament un air comme d’un front contre le public qui est désormais à peu près aussi nombreux que les artistes sur scène. Entre deux « clic » d’appareil photo je reçois un coup dans le dos qui manque de me faire basculer. Je m’excuse auprès de mon voisin de derrière de prendre autant de place et espère ne pas l’empêcher de voir le spectacle et me remet à mes photos. Re-coup dans le dos, l’homme ne cherche pas à me dire que je le gène mais à en savoir plus sur moi. Malheureusement je ne sais pas si vous avez déjà tenté de tenir une conversation avec un vieil homme édenté et imbibé d’alcool comme un baba au rhum mais c’est vraiment compliqué. Il m’a fallu tenter de déchifrer ses mots qu’il mangeait, capter ses idées mais il en changeait en court de phrase. Il me demande d’où je viens, ça je comprends. « Furansu » lui lance-je. « Aaaah ! Chirac ! ». Le client de ma gériatre de mère me plaît bien plus d’un coup : quelqu’un qui en 2008 assimile la France à Chirac a une mémoire qui sait sélectionner les bonnes des mauvaises informations à classer. Une mamie japonaise qui était jusque là en cuisine vient pour essuyer la table et lui dit de ne pas être ridicule, en plus ça fait bien un an que c’est plus Chirac mais Sarukojii. Ses paroles sont plus claires et son haleine ne sent pas l’alcool mais je préfère de loin tenir une conversation avec mon pépé voisin, ausii incompréhensible soit elle, il a tellement bu (au moins deux verres je pense) que je peux dire absolument tout ce que je veux, il l’aura oublié avant que ma phrase ne soit terminée.

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    Vient le moment de la danse, ça je préfère et de loin, le rythme est drôle et leur manière de taper dans les mains avant de se balancer de droite à gauche me fait penser aux dances hawaïennes (enfin ce que j’en connais, je n’ai jamais mis les pieds sur cette île). Je tente de prendre un maximum de photos, ne serait-ce que pour honorer la politesse de mes hôtes qui suent pour moi et mon Nikon. Régulièrement je reçois un autre coup dans le dos, pépé n’a pas compris pourquoi je m’intéresse à des gens qui dansent alors que j’ai l’honneur d’être à côté de lui. C’est la première fois que je suis confronté à la situation et essaie de ne pas être trop impolie, pour cela je balance le duo standart « courbette et gomenasai » mais les politesses de bases ne font pas ciller la masse alcoolisée.

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    La danse se termine et les artistes reviennent nous voir pendant que nous applaudissons à comme devant l’opéra du siècle. La jolie japonaise refait son apparition et demande au pépé de me lacher la grappe et lui signale que je ne comprends pas ce qu’il raconte puis s’excuse de l’impolitesse de son client auprès de moi. Pépé proteste « Ah, elle ne parle peut-être pas mais elle comprend très bien ce que je lui dis, je le sais ! ». Tant que l’un de nous est au courant c’est l’essentiel. L’ambiance semble retomber comme un soufflé mais pépé n°2 qui était jusque là trop stone pour pouvoir parler se lève subitement en criant que lui aussi il veut faire un specatcle. En France on l’aurait foutu dehors sans autre forme de procès. Ici on le laisse aller sur scène on lui propose un livret avec les paroles.

    Il titube jusqu’au micro puis nous regarde avec un grand sourire édenté, tangant de roite à gauche et sous nos applaudissement il se lance dans une chansonnette, comme ça, a capella. La chanson tient environ deux notes après lesquelles il explose d’un rire gras, voilà c’est fini.

    Nous restons quelques minutes à papoter puis partons, promettant de revenir.

    Je me retrouve alors dans la rue avec le groupe de gaijin et nous entamons enfin les présentations et parlons de « ce qu’on fait » tout en essayant de trouver le chemin du retour. Vu mes antécédants dans le quartier au niveau orientation je ne préfère pas trop m’en mêler. Elles savent, on va couper par le temple pour rentrer ça sera bien plus simple. Moi qui m’attendais à un petit bâtiement je me retrouve face à une énorme batisse autour de laquelle dans la pénombre des personnes s’affairent. Je ne sais pas s’ils l’installent ou s’ils déballent un marché mais ça y ressemble. Voir autant de monde réuni autour d’un gros temple est une excellente manière de finir sa journée. Plusieurs échoppes vendent des plantes étranges. Un vieil homme, assis sur un minuscule tabouret e a des tiges dans un sceau d’eau. « Tada » me dit-il d’un air complètement indiffrent, ne donnant même pas l’impression de se sentir généreux. Je fais signe à mes copains du soir que c’est gratuit, on peut se servir.

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Les fleurs qui pendent de la tige sont grosses et oranges comme de petites citrouilles qui, gorgées d’eau dans le sceau se purgent dès qu’on les en sort. Je ma ballade donc dans les allées du temples, ma plantes citrouille pisseuse à la main et nous ne tardons pas à nous engoufrer dans le métro et je les quitte une fois arrivée à ma station après leur avoir donné mes coordonnées et nous être promis de nous revoir.

(photo plus tard de la fleur en question)

    Arrivée à Sumiyoshi je peine un peu à trouver le sommeil et pas seulement parce que les chinois de la chambre d’à côté font un boucan d’enfer.

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09 juillet 2008

Mercredi 9 juillet: un véritable commencement

Note : Désolée pour cette inactivité, j’espère me souvenir de ce qu’il m’est arrivé depuis…

    Un réveil a bien sonné sur les coups de 8h30 mais j’ai appuyé sur un bouton, l’ignorant. J’ouvre un œil, décolle mes paupières péniblement et cherche un objet susceptible de me donner l’heure. J’empoigne mon téléphone dont les barres d’énergie sont maintenant au maximum (j’ai passé la nuit à l’entendre dire « regarde, je suis en charge » comme pour me remercier de le nourrir malgré les circonstances) et espère très fort m’être trompée en changeant l’heure l’autre jour. Treize heures ? J’aurais dormi autant ? Pourtant je pourrais continuer sans grand problème. Puis il est vrai que le fait de vivre dans un cagibi sombre n’aide pas à avoir une réelle idée de l’heure qu’il est ou même du temps qu’il fait. Je n’avais pas vraiment prévu de venir au Japon pour faire un stage de marmotte mais tant pis, ce qui est dormi est dormi, je n’ai atterri qu’avant hier, ce doit être une poussée de décalage horaire.

    Je file sous la douche qui se ferme avec une porte en toile cirée assez étrange. La pression du jet est parfait, j’en baisse un peu la température pour me rafraichir d’avantage. Il y a deux moments dans lesquels j’apprécie particulièrement une douche : quand il fait très froid et quand il fait très chaud. Je vous laisse le soin de deviner de quelle option il s’agit dans le cas présent. Je me sèche du mieux possible (chose difficile pour moi) quand je sens une matière étrange contre ma peau. Du papier. Un post-it collé là, une surprise de mon cher et tendre qui est désormais toute mouillée. Hier j’en avais utilisé une autre c’est sans doute pour ça. Ou alors je ne suis vraiment pas observatrice. Je sors, la suite de la toilette nécessitant un miroir. Le petit coin débarbouillage armé d’un lavabo, d’un miroir et d’un endroit où insérer sa brosse à dent, un bon moyen de signifier aux autres sa présence. « Ma brosse à dent est là, moi aussi. Sur la mienne il y a écrit ‘Air France’ donc si tu causes comme moi, viens toquer à la 206 ».

    Il commence à être honteusement tard, je ferais mieux d’aller au bureau, ne serait-ce que pour dire bonjour et récupérer le téléphone portable que l’une des filles m’avait promis.

    Le voyage en métro prend une grosse demi-heure mais ça n’est pas désagréable d’être au frais pendant un temps avec un bon livre entre les mains en entendant la voix enregistrée d’une femme dire le nom des stations en japonais et en ce que les concepteurs du réseau ont pris pour de l’anglais « puriiizu chandge hiiiiiii fo de Ginza lain », mais j’aime. Et à ma grande surprise je retrouve la bonne sortie, le bon étage et l’emplacement du bureau sans aucune hésitation, à croire que mon subconscient a une boussole interne qui se réveille à certains moments.

    Je pousse la porte qui ne cède pas sous ma force et comprends à cet instant que ce kanji (引) veut dire « tirer ». Je ne me serai pas levée pour rien, tiens. A peine arrivée dans le bureau Misao, Emii et Mayumi me lancent un « お早うございます »  qui pour moi a toujours été l’équivalent de « good morning » que nous n’avons pas particulièrement en français par ailleurs. Me lancer un « bon matin » à 15h dénote soit d’une pratique que je ne connais pas encore soit d’une ironie sans nom histoire de me signifier que j’ai cinq heures de retard. Quelque part ça m’étonnerait, sans aller jusqu’à affirmer que les japonais manquent d’humour (je n’oserais pas, et ce serait mentir), ils ne possèdent cependant que très rarement un sens du second degré et sont la très grande majorité du temps drôles à leurs dépend (du bon gros humour qui tache mais qui fonctionne). On me désigne un PC (le seul de la salle alors que tout le monde est sous mac, dois-je le prendre comme une attaque personnelle ? Un test peut-être ?), le bureau est bien moins rempli qu’hier. Harl m’avait dit « si elles t’ont parlé de filing c’est que tu vas te taper de l’archivage, c’est courant quand on ne lit que les kana ». C’est en effet une sorte d’archivage qui me fut confié : ranger des cartes de visites (ici on ne peut pas s’excuser auprès de quelqu'un de l'avoir bousculé dans la rue sans qu’il ne vous tende sa carte de visite. Ils n’y peuvent rien, tendre une carte de visite en toute situation est une sorte de réflexe conditionné, ils en tendant même aux morts qui ne pouvant les saisir se contentent de petite boîte au-dessus de leur tombe) dans un classeur prévu à cet effet, ça me rappelle le jeu de mot franco-japonais préféré de mon père « meishi boku » qui sonne comme « merci beaucoup » et qui littéralement ne veut rien dire sinon « carte de visite je ». Je m’abstiens de leur en faire part, ils seraient capables de prendre ça pour une erreur de langue et de me signaler que « boku » ne s’emploie que chez les hommes.

    Me voici donc à ranger méthodiquement des cartes de visite dans un classeur prévu à cet effet. Un travail un peu répétitif mais pas beaucoup plus que de ranger des livres dans une bibliothèque d’architecture. Très rapidement je termine le tout et le présente à ma supérieure qui me félicite mais fait la moue la seconde d’après. « Eeeee tooooo », des onomatopées annonceurs de mauvaises nouvelles. Elle me dit que c’est très bien mais qu’elle aurait préféré que ça s’ouvre comme un livre. Forcément, dans ma bêtise occidentale j’avais oublié qu’ici du manga au livre d’estampe en passant par le classeur de cartes de visite tout s’ouvre dans le sens inverse au notre (il fut toujours compliqué pour moi d’ouvrir un manga en français et de le lire « à l’envers »). Le plus rapidement possible j’enlève les petites cartes et retourne le carnet, puis, les réinsère dans les petits carrés à la vitesse de la lumière. Non parce que j’ai oublié de leur dire que j’ai un rendez-vous à Shibuya dans 20 minutes et que j’aimerais bien y être. C’est peut-être ça l’erreur. Je suis venu au bureau dans l’unique but de récupérer un objet (le téléphone portable), me confrontant au typiquement asiatique « maybe tomorrow » et on m’a refourgué du travail. J’aurais dû l’accomplir jusqu’au bout parce qu’à partir de cet instant travailler relèvera du parcours du combattant.

    Je prends donc congé de mes nouvelles collègues et leur fait comprendre que demain je ferai de vrais horaires. Un peu plus qu’une heure, quoi.
   
    Le métro s’arrête. Je constate avec bonheur que Shibuya n’est qu’à une station, chose qui me permettra de ne pas être trop en retard.

    Le rendez-vous est devant Hachiko, l’histoire de ce petit chien qui me rappelle toujours le jour de l’oral du bac en japonais pusique c’est ce jour-là que je le découvris. C’était un petit chien trop meugnon qui dans les années vingt attendait tous les soirs son maître à la sortie du train à la gare de Shibuya. Un jour le maître mourut pour une raison qui m’échappe et le petit chien se retrouva tout seul à attendre que celui qui l’avait abandonné malgré lui daigne enfin sortir du train. Les gens du quartier (quartier qui était je pense très très différent à cette époque) s’éprirent d’amour pour la bête qui leur faisait pitié et en prirent soin. En mémoire de ce petit chien se trouve, à la sortie de la gare de Shibuya une petite statue de chien autour de laquelle les gens attendent en grappe puisque c’est le point de rendez-vous de référence.

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    J’ai rendez-vous avec Ryoko, une jeune fille que j’ai rencontré en Bourgogne il y a deux mois lorsque je fêtais la rose avec mon grand-père qui m’avait très gentiment convié à boire une quantité déraisonnable de grands crus après que mon oncle fut sacré chevalier du taste-vin par Bacchus dieu de la vigne, par Noé père de la vigne et par saint Vincent patron des vignerons. Ryoko, son père et son oncle étaient à la table à côté de nous et entre deux verres de vins et deux plats nous avons taillé une bavette et, apprenant ma future venue au Japon m’invita chez elle par la plus belle démonstration de politesse japonaise. Nous nous sommes envoyés quelques mails en anglais (qu’elle apprend) et avons décidé de nous voir.

    Je mets quelque minutes à la retrouver autour du chien, je la soupçonne d’être arrivée à peu près en même temps que moi mais par une autre sortie ,parce que forcément, j’ai eu un mal de chien –ah ah- à trouver la bonne sortie de métro pour me rendre à la statue, ce qui m’a fait passer sous un pont plein de SDF japonais qui sont à des lieues de nos SDF : ils ont l’air soudés et organisés, ils vivent dans de vraies maisons en carton et sont le moins visibles possible. Je la retrouve donc, ne sachant pas trop comment la saluer, connaissant la froideur japonaise pour les retrouvailles je la laisse faire le premier pas et la voilà qui me balance un « hug » à l’américaine. Pourquoi pas. Elle m’entraîne chez un marchand de glace et commande un parfum « Roméo et Juliette », je lui demande ce qu’il y a dedans, elle me réplique qu’elle n’en sait rien, le nom lui a plu, voilà tout. Nous parlons d’elle et de ses désirs d’être styliste, de mon voyage au Japon, des endroits où je pourrais prendre des photos chouette (l’image de la française avec un gros Nikkon à la main l’a sans doute marquée) et elle me raconte à moitié en riant, à moitié en larmes pourquoi elle n’a pas pu aller à la fac, le mariage que son père a essayé de lui arranger et qu’elle a préféré se mettre à travailler tout de suite après le lycée pour y échapper. Mine de rien il est très dur de relancer une conversation après qu’une personne qu’on  connaît à peine vient d’annoncer qu’elle et malheureuse à cause de sa famille mais que si je veux je peux passer du temps avec ; alors, me souvenant qu’elle était partie au Danemark après la soirée je lui demande ce qu’elle a pensé de l’Europe. Elle a aimé, surtout le Portugal. Wosh, voilà une jeune fille avec qui il faut déployer une énergie sans fin pour tenir une conversation. Surtout qu’elle a tenu à ne s’exprimer qu’en japonais, décidant que l’anglais est trop compliqué pour elle.

    Elle me dit d’aller absolument un matin au marché de poisson et qu’elle me rappellera pour voir une démonstration de kendo puis s’éclipse. Notre rencontre n’aura durée qu’une heure et je sens qu’elle n’a pas plus envie que ça que je vienne chez elle et c’est assez réciproque, je vivrais à l’étage de sa grand-mère et j’ai peur d’avoir des tas d’obligations au niveau des horaires, du bruit. Puis je sens que son père aurait une irrésistible envie de me marier à un neveu.

    Je suis à Shibuya (endroit que j’adore d’emblée même sans le connaître) et les magasins sont ouverts, ce serait bête de rentrer maintenant, hein. C’est donc non sans une certaine curiosité que je passe les porte du « 109 » (prononcez « ichi maru kyû ») que les japonaises m’ont décrit comme l’endroit où les fringues sont fashions et peu chères et dont Harl m’a parlé comme d’un repère à pouffes. C’est peut-être une vision très occidentale des choses mais je suivrais plutôt son avis. Parce que d’une dire que c’est pas cher c’est un peu rapide, de deux dire que c’est fashion c’est un peu rétro (en gros ce qui ressemble à une serpillère délavée avec deux trous pour les bras c’est très à la mode, ne cherchez plus quoi mettre pour descendre les poubelles) et de trois c’est effectivement un temple de la fringue où toutes les poufs de Tokyo se réunissent, regardant chaque présentoir de chaque stand sur les sept étages. Je suis sûre que cette mode pseudo néo hippie peut bien rendre si on l’agence avec ce qu’il faut. J’empoigne donc un chemisier et une vendeuse me saute dessus, me demandant poliment si elle peut m’être utile. Oui, voyez, j’aimerais l’essayer. « Vous ne pouvez pas. » Vla aut’ chose. Je lui demande pourquoi et elle me répond tout naturellement «parce que c’est en soldes » et j’imagine qu’on ne peut pas échanger…  « Ben non » qu’elle fait. Donc en gros ici on achète en soldes des vêtements sans savoir s’ils nous vont. Pour ce prix je préfère encore me faire un nomihodai, merci mais non merci.

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    Je monte quand même les étages pour voir l’évolution. Mais je finis par me demander à quoi je m’attendais puisque tous, absolument tous les magasins vendent les mêmes articles mais à prix différents. Dans certains on peut essayer, d’autres pas. Je suis passée deux ou trois fois par la case « cabine » (où on retire ses chaussures à l’entrée et où on doit se mettre un sac sur la tête pour ne pas tacher les beaux habits) mais aucun ne me va. Les bras sont trop petits et trop courts, la taille trop haute et trop fine et même dans les rares cas où le L existe le tout est disproportionné aussi. Zut. Je craque tout de même sur un gilet en peau de nounours tout doux et sympathise avec la vendeuse, une grande japonaise bronzée et décolorée qui est la première que je croise à avoir une vraie voie grave. Elle est gentille et me demande d’où je viens, ce que je fais là et son attitude m’amuse. Elle est commerçante aussi puisque je paie au final mon petit gilet 50% de son prix.

    Je croise une autre vendeuse toute aussi gentille (mais qui elle a bien cette voix sur aigue qui énerve et rend le traditionnel « irashaimase » à l’entrée de la boutique insupportable, surtout quand on en entend plusieurs comme ça). Elle me demande ce que je viens faire à Tokyo et me félicite sur la qualité de mon japonais (c’est sûr que pour demander « vous ne l’auriez pas en L ? » il faut au moins être bilingue…Peu importe, toute flatterie est bonne à prendre). Je lui explique que je travaille au Japon pour un mois dans une entreprise de production de cinéma. « Ah, vous êtes actrice ? me demande-t-elle naïvement.
-    Non, non, je suis chez le producteur : je ne fais pas de l’art mais de l’argent, réponds-je en me rendant compte que j’éprouve une difficulté certaine à expliquer en japonais en quoi consiste la production artistique.
-    Ah oui, donc vous êtes actrice.
-    Oui, c’est ça, on peut dire que je suis actrice. »
Encore une fois je soupçonne sa dernière phrase d’être de l’humour en réponse à mon histoire d’argent mais à sa mine interrogatrice je me dis que non, elle ne vois juste pas où je veux en venir, pour elle le cinéma se réduit aux gens qu’elle voit dans l’écran puis dans les magazines. Elle en a de la chance.
Ce n’est pas tout mais le temple des micros jupes et de la taille S pour lycéenne décolorée me lasse un peu et pour tout dire je crève de faim. Ça tombe bien, j’ai tout un panel de restos sous le nez et entre dans le premier venu. Je commande un peu à l’aveuglette un plat en comprenant qu’il y a dedans du riz, du fromage et de la viande ce qui ne peut pas être mauvais (à moins d’être saupoudré de nattô mais ça c’est une autre affaire). La chance est de mon côté : c’est bon et ça nourri sa blonde. Juste de quoi me donner la force de rentrer dans mon cagibi pour la nuit…

Pour la peine voici le vrai Hachiko:
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Et un petit anime (comme seul le Japon peut en produire) qui le présente:

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08 juillet 2008

Mardi 8 juillet: Heureux hasard

    Note : Je m’en excuse, certains jours manqueront gravement de photos. C’est parce que je n’emmène pas si souvent que ça mon appareil avec moi vu son poids…Et les situations (« bonjour c’est pour un entretien d’embauche… »*clic*)
Reprenons :

    Je peux le certifier sur l’honneur : la fonction réveil de l’Ipod fonctionne. La mienne beaucoup moins en revanche.

    A 8h30 le réveil sonne donc et je l’arrête machinalement tout en me retournant pour continuer ma délicieuse nuit qui rattrape le chaos de la nuit dernière. Comme souvent je me décide au détour d’un rêve qui traîne en longueur d’ouvrir un œil et je regarde l’heure sur mon ipod qui était resté à côté de moi. On peut y lire 11h09. J’ai rendez-vous dans 11 minutes à un endroit qui est à une demi-heure de métro. Même si j’aurais volontiers dormi cinq heures de plus je me rue hors du lit, chope les vêtements que j’avais sorti de ma valise et prends du maquillage à glisser dans mon sac.
N’ayant, bien entendu, toujours pas de téléphone portable je n’ai d’autres choix pour prévenir ma future employeuse de ma bêtise que de trouver une cabine téléphonique, c’est donc tout naturellement que je me rue à la vitesse de la lumière sur celle avec laquelle je m’étais battue la veille. Misao est extrêmement compréhensive et me commande de sauter dans un taxi qu’elle me remboursera, le but étant de me rendre le plus rapidement possible à l’ANA international hotel, qui appartient à l’immense compagnie japonaise du même nom.

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    Ce qui est pratique dans ce pays c’est que même dans un coin de banlieue pas franchement huppée il suffit de se retourner pour apercevoir un taxi. Deuxième point des plus positifs : la porte s’ouvre toute seule. A Paris quand je prends un taxi j’ai toujours l’impression de pénétrer dans la voiture d’un automobiliste parmi les autres (surtout que les taxis parisiens n’ont comme signe distinctif du reste de la population motorisée que leur loupiote aimantée sur leur toit) et donc de violer la vie privée d’un chauffeur en lui demandant d’aller dans un endroit où il n’avait pas prévu d’aller en ayant en retour le droit de faire trembler mon porte feuille. Non, le taxi de Tokyo est différent : il s’arrête, ouvre la porte et demande où vous voulez aller et de le préciser. Les japonais n’ont pas toujours fait dans l’originalité en nommant leurs lieux et les trois fois où j’ai pris un taxi depuis mon arrivée le chauffeur a, après ma requête, invariablement demandé « lequel ? ». Quel ANA hotel ? Je l’ignore. Ah mais si, dans son email Misao m’avait donné une indication sur le métro à prendre, je m’en souviens, c’était au croisement de la violette et de l’orange. Fière de moi je sors mon plan du métro et pars en quête du fameux croisement. Bien entendu, ces deux lignes passent leur temps à s’entremêler comme les deux serpents sur la crosse. Je fais alors un choix en pointant mon index sur la station dont le nom se rattachait le plus probablement dans ma mémoire à celui que j’avais lu quelques heures plus tôt entre deux larmes.

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    C’est bien là. Je n’ai pour finir qu’un gros quart d’heure de retard. J’entre dans le lobby et grimpe au deuxième étage, qui en fait n’est que le premier étage mais les japonais, complexés par leur petite taille, aiment appeler le rez-de-chaussé « premier étage ». Curieux. J’avais convenu avec Misao qu’elle m’attendrait à l’entrée du restaurant japonais. Je me suis demandée à ce moment là si les personnes qui m’attendraient seraient effectivement japonaises. Rien dans mon esprit ne fait plus partie du cliché de l’homme d’affaires étranger que celui qui va déjeuner dans le restaurant local de son hôtel. Je vais à la rencontre de jeunes femmes en yukata qui me demandent qui je viens rejoindre. De mémoire je répète les trois syllabes que je pense être le nom de famille de mon hôte mais personne ne semble le connaître. « Suzuki ? » me lance alors un homme cravaté qui accourt vers moi, sans doute le supérieur de ces dames. Si c’est le cas alors je me suis plantée en beauté, je doute qu’on puisse faire plus japonais, je serais curieuse de savoir combien il existe de monsieur loup de mer (puisque que c’est ce que ça veut dire) au Japon.

    Le bruit creux des chaussures en bois retenti et se rapproche de moi. « Riri ? » me lance alors la propriétaire des chaussures ? Oui, absolument. J’ai pris l’habitude depuis des années d’être confondue avec un caneton qui a deux frères par la population japonaise qui ne sait pas faire la différence entre le « l » et le « r ». Je cours derrière elle tant elle semble pressée. Elle m’emmène dans une petite pièce où deux personnes attablées me saluent. Ce sont eux.

    Elle est un peu ronde, souriante et jolie –surtout pour une chinoise- soit absolument pas comme la femme menue et survoltée que j’imaginais. Lui est à mon image du patron japonais comme on peut en voir dans les films de yakusa ou dans les romans d’Amélie Nothomb. Il est imposant, souriant et il se tient un peu en retrait d’un air calculateur, comme un juge ou un roi absolutiste qui peut décider arbitrairement ou que vous aurez la tête coupée ou que ses faveurs vous reviendront de droit.
Immédiatement, la femme avec qui j’ai correspondu virtuellement jusque là me demande si je parle bien japonais. J’ai pris l’habitude de dire que j’étais très mauvaise dans une formulation qui suffit à faire savoir que je n’ai pas non plus commencé le japonais avant hier. Elle poursuit tout de même les présentations en anglais par politesse. Elle me pose toute une série de questions sur moi : ce que je fais, pourquoi je le fais, pourquoi le japonais, ce que j’ai envie de faire chez eux, si le vol n’était pas trop long et d’autres dont les réponses avaient l’air de sincèrement l’intéresser. M. Loup de mer écoute mes réponses tout en entamant son bentô qui vient de nous être servi mais ne dit pas un mot. Comme je suis invitée à parler il n’est pas question pour moi de manger pendant ce temps ce qui n’est par ailleurs pas plus mal, le plateau qui s’étend devant moi me laissant dans une perplexité sans nom : des cubes colorés, des sauces gluantes, des beignets et autres substances grises sont présentées comme des œuvres d’art au Moma dans les petites cases en bois laqué (apparu au 3e siècle de notre ère soit dit en passant). Si j’avais été anglaise j’aurais pu me permettre de faire de l’humour patriotique et de dire que mon plat était beaucoup trop beau pour être touché. Mais étant française et par conséquent obsédée par la bouffe je me demande comment je vais bien pouvoir avaler ça. Comme petit-déjeuner un bol de céréales m’aurait suffit. Pendant que mes désormais supérieurs m’expliquent où sont situés les bureaux je m’attaque machinalement à la seule chose que j’ai clairement pu identifier sur mon plateau : deux petites tranches de Maguro. Un comble, je milite depuis des moins contre les vils bouffeurs de sushis qui tuent les dernières ressources de thon rouge et là je débarque au Japon et m’ôte toute crédibilité future en me jetant sur ce que j’ai passé des mois à boycotter.
Puis là vient la question « chamboule-tout ». « Et où tu habites ?
-    A Sumiyoshi. »
Elle explose de rire et lui manque de s’étouffer avec un aliment d’une couleur douteuse. J’ai l’impression d’avoir dit au directeur d’Endemol que j’avais trouvé une piaule à la Seine-Saint-Denis. S’en suivent cinq bonnes minutes d’une discussion dans un japonais beaucoup trop rapide et complexe pour que je puisse le comprendre, entre coupé de rires. J’ai compris quelques bribes de phrases et dans l’ensemble je ne sais pas s’ils disent que je ne suis qu’une pauvre ou alors qu’une imbécile de gaijin. Ils se retournent vers moi, comme si d’un coup j’avais eu le don de disparaître et réapparaitre et ils me demandent comment est ma chambre. Je ne trouve pas d’autre mot que « petite ». Je n’ai pas spécialement envie de me plaindre à des inconnus mais je me dis que leur mentir serait vain et que s’ils pouvaient me fournir un abat-jour à néon et abattre l’immeuble qui chatouille ma fenêtre je ne m’en porterai que mieux. Je ne sais pas exactement quel impact mes mots ont eu sur eux et peut-être que mon air fatigué (vous vous souvenez, j’étais encore dans mon lit il y a une heure) peut avoir gardé des traces de tristesse de la veille. Je n’aime pas l’endroit où je suis mais je ne demande pas spécialement à en changer immédiatement, m’voyez.

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    Pourtant, le patron au nom poissonneux parle à Misao qui me traduit instantanément en anglais qu’il veut m’aider et qu’il va s’occuper de moi parce qu’après tout j’ai l’âge de sa fille et il ne voudrait pas que l’horreur qui m’arrive arrive à sa fille. En entendant ces mots je me demande s’ils n’ont pas confondu la petite banlieue sale mais tranquille avec un autre endroit ou peut-être suis-je passée à côté des dealers et des prostituées. Pour m’être renseignée par la suite il n’y a eu aucune erreur, les japonais ont tendance à considérer une banlieue comme dangereuse parce qu’un conbini a été braqué pendant l’hiver 1954. Je ne les ferai pas changer d’avis sur ma situation actuelle et après tout si ça me permet d’habiter dans plusieurs endroits différents dans Tokyo ça ne m’embête pas.

    Ce qui m’étonne c’est qu’un homme qui me parle par le biais d’une interprète et sans même m’accorder un regard puisse me considérer comme sa fille et vouloir sincèrement m’aider. Est-ce de la simple politesse ? Si c’est le cas c’est de la politesse qui va loin…Il me dit qu’il faudrait que je rencontre sa fille, elle est actrice et nous nous entendrions bien, elle n’a qu’un an de plus que mois (je ne vois pas en quoi le fait d’être en âges rapprochés est un facteur en faveur de la bonne entente mais j’acquiesce). Il a une chambre de bonne dans sa maison et souhaiterai que j’y habite, en échange je n’aurai qu’à sortir ses chiens. J’ai à peine le temps de penser avec terreur à ce qui a bien pu arriver à l’ancienne bonne pour qu’il explose de rire (autant qu’un japonais le peut) et sort une phrase qui a le même effet en version un peu forcée chez mon interlocutrice. Elle me traduit la blague : en fait non, je n’irai pas chez lui, sa femme et ses deux filles se baladent tout le temps à poil, je risquerais d’être choqué. Là où je le suis c’est quand il me demande, en me regardant pour la première fois en face, si j’ai l’habitude de me promener nue chez moi. Je sais que le côté paternel de ma famille a un passé naturiste mais j’aime porter des vêtements, surtout s’ils viennent d’Uni qlo- et je n’ai pas spécialement prévu de venir au Japon pour être cul nu avec d’autres filles. Je réponds que non, ce n’est pas une habitude dans mon pays et il retire alors son invitation. Dommage, j’aurais bien aimé promener les chiens (pour de vrai en plus).

    Je soulève un couvercle et découvre avec ravissement du riz blanc, enfin quelque chose que je connais. J’en enfourne une grande quantité dans ma bouche mais me rends compte immédiatement que ce n’était qu’un leurre : la chose était vaguement parfumée à la sardine. Mes convives rient dans leur langue et on ne prend plus la peine de me traduire quoique ce soit. J’imagine dans un élan refreiné de paranoïa qu’ils me sont dus. Misao se tourne enfin vers moi et d’un air très convaincu prononce deux mots : « weekly appartment ». Oui, si vous voulez, mais pas trop cher alors.

    Mon hôte s’excuse platement de la frugalité de ce repas (devais-je y déceler une certaine ironie étant donné que je n’ai pas fini ma boîte ?) et ne sachant que choisir dans les desserts il commande un échantillon de toute la carte. Vu ma sensibilité en matière de dessert, mon nouveau protecteur commence à me plaire.
La petite serveuse en yukata ouvre les portes avec trois énormes plateaux de fruits frais dont je n’identifie pas tous les éléments mais tant pis, le plaisir y est. Ce cher loup salé ironise sur le fait que lui, japonais, n’a pas une seule bonne adresse de resto à me conseiller, il mange toujours dans les hôtels. Sans doute pour payer plus cher et avoir la fausse impression de mieux manger. Ou peut-être parce que les boîtes pleines de bizarreries c’est son truc.

    Ils me narguent avec leur technologie en dépliant en même temps leur Docomo et se lèvent d’un coup : ils doivent y aller, l’heure tourne. Je ne sais absolument pas si je dois les suivre ou partir dans une autre direction puisque qu’aucun n’a jugé utile de me dire quoique ce soit. Je les suis en courant et les voyant monter dans une grande voiture noire aux vitres fumées je me dis qu’il me faut y prendre place également, sinon ils auraient eu la politesse de me saluer, me dis-je. Je prends place à côté de lui, le dossier au milieu a été rabattu afin de se transformer en accoudoir et il me parle à voix basse le plus sérieusement du monde toujours sans me regarder. Il me répète un mot que je ne comprends pas sans se risquer à une traduction. Forcément, je comprendrai plus tard que c’est un endroit, celui où il voudrait que je vive.
Nous arrivons dans un immeuble immense où la société de production occupe deux étages et demi. Je passe dans les couloirs et des petites têtes en face d’écrans se baissent devant moi. Le grand boss a disparu et je me retrouve seule avec Misao et un grand homme à lunettes et bretelles tout en longueur. C’est apparemment lui qui sera chargé de mon dossier. C’est drôle, je ne pensais pas, après un déjeuner devenir un dossier à moi seule. Surtout qu’on expliquera plus tard que bonhomme sorti d’un manga n’est autre que le vice-président de la boîte. Wah, Dieu que je suis importante.

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                omote sando

    On ne traine pas ce qui entre nous tombe bien car je crève littéralement de froid. Nous nous rendons alors dans le métro pour aller voir son bureau, celui dans lequel je serai dorénavant. Il est placé sur l’avenue qu’on appelle les champs Elysées de Tokyo même si elle ne l’égale selon moi que par le nombre de boutiques de luxe et sans doute pour le prix du mètre carré. L’immeuble est incroyablement luxueux et a même sa propre sortie de métro (ce qui est relativement courant mais tout de même, j’apprécie). Situé au onzième étage au bout d’un fin couloir décoré de tours Effel et de copies de Renoir. Une demi douzaine de personnes sont entassées autour d’une table, ils me saluent chacun leur tour, deux gaijins plantés derrière des laptops me disent bonjour en français. Canadiens. Ils sont normalement dans l’autre bureau mais sont venus ce jour-là migrer pour une raison que j’ignore. Je vais dans le bureau d’à côté dire bonjour à ceux que je verrai tous les jours : Emii et Mayumi, j’aime déjà.

    Je reste un peu, le temps de lire un mail familial qui a du mal à faire tenir mes yeux en place. J’essuie une larme discrètement en regardant fixement l’écran et en espérant que personne ne m’a vue. Personne ne me retient et j’avoue ne pas avoir très envie de m’engouffrer dans un bureau pour le reste de la journée. De plus, si vous vous en souvenez bien j’ai toujours un transformateur à acheter. Harl m’avait dit qu’il s’en chargerait mais je vais tenter le coup. Les filles du bureau me font un plan et écrivent en kanji ce que je dois avoir. Il me suffira alors de le montrer à un vendeur pour être servie.

    Je vais donc à Shibuya et me rends au Sakuraya. En fait je connaissais, j’y étais allée la veille chercher la même chose avec Harl mais sans rien trouver. C’est parce que je n’avais pas demandé ce que je voulais à un vendeur. En même temps, d’instinct je n’aurais pas placé les adaptateurs à côté des rasoirs électriques. C’est affreusement cher, je vais en face et trouve exactement la même chose pour beaucoup moins. Je commence à comprendre le fonctionnement de ces boutiques qui vendent toutes les mêmes articles. Non, en fait je ne comprends pas mais je l’apprécie un peu plus.

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            Le Sakuraya

    Je fais un bête aller retour histoire de poser mes achats et charger les bêtes. Pour mon téléphone portable j’ai une grosse boîte qui transforme le voltage : ça fonctionne. Pour l’ordinateur j’ai mis un adaptateur sur un autre et contre toute attente la petite lumière verte s’allume instantanément. Bizarre que sur un ordi il n’y ai pas de problème de voltage mais je ne me plains pas.

    Je pars, DS en poche, chez Harl à une heure de métro pour dîner. Mon pasmo ne marchant plus je dois le faire changer, c’est incroyablement rapide, il faut 10 minutes pour ce qui aurait pris 1 semaine à Paris et encore, j’aurais dû photocopier mon passeport.

    S’il faut y mettre de la mauvaise volonté pour se perdre dans le métro, il en est autre chose des trains qui d’un coup zappent la traduction en romaji sur une partie de l’affichage. J’entre dans un train bondé un peu au pif, demandant à un homme d’affaires qui s’était endormi debout serré contre ses compatriotes pas beaucoup plus réveillés si ce train va bien à Hiyoshi. Il m’assure que oui et repique du nez aussi sec. Le pire c’est qu’ils dorment debout mais ne tombent pas, un peu comme si, pris d’une volonté d’imiter nos amis chevaux, ils bloquaient leur genoux le temps d’une sieste. Par contre je me demande comment ils font pour sortir à la bonne station. Beaucoup trop de monde pour pouvoir sortir ma DS et continuer à jouer, dommage. Du coup je regarde la tévé abrutissante qui nous est montrée juste à côté de l’écran qui dit où en est le train.

    Tiens, voilà, Hideyoshi. Je sors vers la grosse boule qui brille et Harl m’attend, cette fois j’ai beaucoup moins de retard. Nous traversons un bout de la petite ville pour nous rendre au campus de sa fac et en chemin croisons sa chère et tendre qui ne ressemble pas à la princesse homonyme blonde aux grandes oreilles. Une fois là bas nous prenons un verre, papotons un peu et nous mettons en route, après tout l’un de ses amis, Julien, nous attend déjà en bas. Un autre ami nous rejoint sur place, Jérémy. Ils ont l’air de tous maîtriser à fond le japonais, chose qui me remet très rapidement à ma place. Ce soir c’est okonomiyaki, un plat qui a particulièrement mes faveurs. Mais je n’en ai mangé qu’à Paris et là-bas les serveurs trouvent les hommes blancs trop gauches pour se faire cuire leur œuf sur la plaque chauffante et on nous les apporte tous cuits, prêts à insérer dans le gosier. Nous en avons commandé trois pour quatre personnes et c’est donc le plus normalement du monde que je laisse ces jeunes gens touiller la mixture dans un bol avant de la verser sur la plaque brulante qui s’étend devant nous.

okonomiyaki
   
    Dieu que c’est bon. Je me régale en silence et observe, je n’ai pas besoin de plus, je suis au Japon pour de vrai, la preuve, je mange un okonomiyaki autour de gens qui deviennent tous rouges après une bière.
Mais il est temps pour moi de rentrer dans ma contrée lointaine,  « cagibi, sweet cagibi » devrais-je écrire sur une pancarte dans un coin de ma chambre. Vite, un lit, même moche.

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07 juillet 2008

Lundi 7 juillet: Arrivons

    J'ouvre un œil, la lumière qui perce le hublot voisin est presque douloureuse tant elle est forte, ce qui ne semble pas gêner ma voisine. Je regarde l'écran qui montre encore un film russe ringard pour les quelques insomniaques. Je n'ai aucune idée de l'heure qu'il est (et si tel était le cas de quelle heure s'agirait-il? De l'heure de Russie? De France? Du Japon?) et a fortiori combien de temps j'ai dormi. Mes yeux répondent sans ciller "2 minutes" mais ma raison les rattrape. Disons deux heures, ça fait bien "j'ai dormi deux heures". Une annonce retenti, je n'y comprends toujours rien mais je suppute l'arrivée imminente d'un petit-déjeuner. S'il y a quelque chose que je ne refuserai jamais, où que ce soit, quelque soit l'heure du jour ou de la nuit, quelque soient les circonstances c'est bien un petit-déjeuner. C'est l'une des très grandes inventions de l'homme blanc (l'homme jaune ayant décidé de composer son petit déjeuner de Nato, du soja fermenté passablement dégueulasse).

    Le charriot passe deux fois devant moi mais ne me sert pas, j'ai parfois la nette impression d'être en cellophane. Sans que je n'aie le temps de demander quoique ce soit, Sergei accourt avec un petit plateau à mon attention. Ma grande expérience de voyageuse me fait penser que dans cette barquette en aluminium se cache une omelette à la sauce tomate avec une saucissette. Mais non, ce sont des crêpes à la crème pâtissière qui attendaient impatiemment d'être mangées qui me font face. Je ne leur ferai pas cet honneur, préférant me jeter sur le fromage blanc. Enfin ce que j'ai cru être du fromage blanc mais la substance pas tout à fait crémeuse ni tout à fait dense avait un affreux goût de beurre. Battu ou pas, manger du beurre comme ça, sans rien ça s'apparente de près à un crime contre l'humanité.

    Je fais mon possible pour me rendormir mais rien n'y fait, mes voisins sont trop bruyants. Pour me venger je met le son de ma game boy en route, c'est une petite musique insupportable dont Nintendo a le secret et je savoure ces regards noirs qui se posent sur moi. Bien fait. Je m'arrête tout de même lorsque ce cher Sergei fait savoir que nous amorçons notre descente vers Narita et qu'il faut redresser nos siège et tout et tout. Je m'exécute et abandonne tout espoir de dormir, ça n'est pas très pratique quand on est perpendiculaire au sol, j'ai plus l'impression d'être une pièce de Tétris qu'autre chose.

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    Je suis la descente sur l'écran: 600 mètres, 554 mètres, 512 mètres, 425 mètres, 310 mètres…459 mètres…Hein? Alors que nous n'e sommes qu'à une tour Effel de hauteur l'avion reprend de l'altitude et semble tourner en rond, sans doute dans le but de polluer encore un peu plus l'atmosphère. Ce manège dure facilement une heure, je pense au pauvre Harl qui est venu me chercher à l'aéroport, j'aurais aimé le prévenir à l'avance mais la situation n'est pas des plus pratiques. Nous nous posons enfin, avec pas moins de deux heures de retard, ce doit être une coutume russe.

    La plupart des gens se demandent pourquoi une catégorie de gens apparemment débiles se lèvent dès l'arrêt de l'appareil pour en un temps record prendre leur valise et se ruer vers la sortie, parce que, voyez, nous serons tous dehors à la fin. Ces gens, bien sages -que le parti les protège-, ne prennent pas en considération ceux qui ont du mal à rester en position Tétris verticale autant d'heures. Sans compter ceux qui ont une vie après le vol. Le fait de me presser me sert donc à passer de l'avion à la douane en environ 43 secondes, même pas le temps de me rendre compte de la chaleur, je présente mon petit livre rouge, je pose mes doigts là où la machine me dit de le faire et je montre mes cernes à la caméra qui tient absolument à prendre une photo de moi comme ça au réveil alors que je ne suis ni maquillée ni coiffée. Une fois que l'homme et le robot qui l'accompagnent me saluent je saute prendre ma valise et m'apprête à sortir. Enfin que je crois. J'ai toujours eu un rapport très spécial avec les douaniers. Et par spécial j'entends tendus. Absolument à chaque fois que je passe une frontière je trouve le moyen de ne pas passer inaperçu, un coup on me dira "non ce n'est pas une blague, non", une autre fois on me retirera mon Cosmo parce qu'il y a écrit "sexe" sur la couverture et là on me demande d'ouvrir ma valise, comme ça, en plein aéroport. Les désirs du monsieur sont des ordres, je dézippe et laisse à la vue de tout le monde mon nounours et mes petites culottes. Le nippon rougit et n'ose pas y mettre la pâte, fait mine de soulever Bree (mon ours) et me dit que c'est daijobu.

    Enfin la porte est passée et j'aperçois Harl, l'air excédé appuyé contre un pilier, écouteur sur les oreilles qui se dirige vers moi. Qu'il est bon d'avoir quelqu'un qui vous attend à l'arrivée! Hop, nous ne trainons pas et allons droit vers le métro où je fais ma toute première dépense en Yen en effectuant un investissement dans un Pasmo, un pass navigo local (quoique le concept se rapproche plus de l'Oyster "for life") qui n'a qu'un aspect pratique puisqu'il ne donne lieu à absolument aucune réduction dans les transports.

    Narita c'est loin et pendant l'heure qui suit le train traverse une zone hybride entre de la banlieue et de la campagne pendant que Harl et moi parlons chimie et Rocky Horror Picture Show.

    Arrivée à Shinjuku, une gare immense. Ça y est, je réalise, je suis à Tokyo et je deviens fourmi parmi les fourmis et nous essayons tant bien que mal de trouver la réception de l'organisme. Harl a l'air incroyablement à l'aise et bien dans son élément ce qui doit contraster avec mon air de poussin qui sort de son œuf avec les yeux grands écarquillés et le duvet tout collé. Après nous être copieusement gouré dans le chemin (mais quand une adresse ressemble à Nishi Shinjuku 7-16-2 ça ressemble plus à une grille de loto qu'à un endroit où des humains habitent) nous finissons enfin par trouver la bonne porte en verre qui mène au bureau. Ici une jeune femme parlant un anglais correct pour une humaine civilisée et excellent pour une nippone. Je dois ressembler à quelqu'un de connu, elle me demande énormément d'autographes sur des papiers sur lesquels je promets de ne pas abîmer la clef de ma chambre sous peine de me voir ponctionner 30 000¥, de devoir sortir les poubelles au bon endroit et tout un tas d'autres clauses d'exonération de responsabilité contractuelle (ne me lancez pas sur ce sujet, je risquerais d'en écrire des pages et le tout deviendrait médiocre). Après avoir réglé la douloureuse et avoir reçu les ô combien précieuses clefs il serait temps de pousser une dernière fois la grosse valise qui pèse bien quatre tonnes quarante (vous ai-je déjà parlé du fait non négligeable que, même si comme ça on ne dirait pas, je suis une fille et ai donc obligatoirement une valise plus grosse que moi?) vers Sumiyoshi, lieu de mon futur logis.

    Quoique non, arrêtons-nous d'abord à Sukiya manger un délicieux bol de quelque chose avec du riz ce qui me met direct dans le bain: la nourriture au Japon est bonne et bien moins chère que chez nous, ceci étant pris en considération je ne comprends pas pourquoi les japonais sont si maigres. Peu importe, repartons.

    Le métro tokyoïte (je pense à l'avenir essayer d'employer le moins possible ce mot d'une extrême laideur et visuelle et auditive) est rigolo, même qu'il y a la tévé dedans avec des pub pour Wicked, le Rio Lion et Cats. Un peu plus et je chanterais "il fait beau dans l'métro"*. Ceci dit heureusement qu'il me plaît parce que quelque chose me dit que je vais être amenée à passer un bon paquet de temps dans ces rames sous terraines où les locaux dorment et consultent leur keitai.

    Voilà la sortie B2 du métro Sumiyoshi. Ça alors, nous voilà sorti du Tokyo moderne pour arriver dans un quartier à taille humaine avec des petites maisons comme on en voit dans les mangas. Mais en plus moche. D'ailleurs la Guest house dans laquelle je réside est cachée entre deux maisons et l'endroit n'a pas vraiment l'air d'être tenu par quelqu'un en particulier. Je trouve ma chambre, c'est facile, c'est celle qui est à côté de la machine à laver à pièces. J'ouvre la porte. La première pensée qui me vient à l'esprit c'est que soit la chambre est particulièrement photogénique soit photoshop en a amélioré ne serait-ce que l'éclairage. "Pauvre petite fille riche" auraient pensé mes parents en voyant ma mine déconfite. Je l'avoue, je suis douillette, un peu peste voire chochotte et il m'arrive d'être chiante. Mais là c'est vraiment trop moche. Le standard du coin paraît-il, pas mieux pour ce prix qui me semble déjà frôler le PIB du Yémen. Un mince futon sur des lattes, une fenêtre avec vue sur mur, une clim aléatoire, un présentoir Ikéa comme dans ma cuisine, un bureau et une chaise pour enfant, un frigo qui fait un bruit de yak agonisant, le tout saupoudré de la lumière blanche donc somptueuse du néon. Les toilettes sentent le hall de gare et la douche n'a qu'une bébé lumière. Je ne dis pas que je n'aime pas, je dis que c'est différent. A Paris une chambrette c'est très petit mais ça a un certain charme (je ne parle pas de chez moi, des tas de gens viennent en pèlerinage à ma maison pour enfin voir cet endroit magnifique dont ils ont entendu parler dans les livres saints), là le charme est tout autre. Et puis là j'aimerais bien branch…OH MON DIEU! Pourquoi la prise n'a que deux trous? On m'avait dit que les têtes de Mickey existaient chez les nippons? Et je fais comment pour vivre, moi si je ne peux pas brancher ma perfu…Je veux dire mon portable? Harl me regarde d'un air narquois, ben non il n'y a pas de tête de Mickey, fallait se renseigner avant, touriste.

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    J'ai un grand besoin de sortir parce que la vue d'un lit, aussi moche soit-il me donne des idées qui ne seraient pas raisonnables à 16h. Harl me propose Shibuya parce que Shibuya c'est bien et il y a une probabilité pour qu'on trouve de quoi brancher ce qu'il faut.

    Nous déambulons dans les rues bondées de monde, c'est le Tokyo de mes souvenirs, plein de jeunes attifés d'habits plus colorés et disparates que mon arbre de noël, des devantures de magasin en franponais qui ne veut rien dire, des boutiques uniquement vouées à l'humour comme condomania…Le Japon déluré comme je l'aime. Mon téléphone sonne, c'est Misao pour qui je vais travailler ces prochains jours. Elle me parle dans un japonais assez simple et compréhensible mais je ne l'entends pas. Je lui conseille de m'envoyer un email pour me donner les détails du rendez-vous du lendemain mais deux choses me font apriori peur. D'une son boss veut me rencontrer. De deux le déjeuner est à 11h20.

    Harl me connaît mieux que je ne le pensais et m'emmène dans un véritable temple: Kiddy land. Plusieurs étages consacrés aux personnages les plus mignons que la société de consommation a crée sous forme de jouets. Ils y sont tous: Stitch, M.Banane, Jiji, Snoopy, Yoshi…Même Totoro qui m'a mangé la main. Je serais prête à tenir un pari sur le nombre d'heures que je serais capable de passer ici.

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    Ces rues sont vraiment omoshiroi , drôles et intéressantes à la fois: tout a l'air d'un vaste second degré, "on fait dans le superficiel et les noms débiles parce que c'est drôle et nous avons les accoutrements qui vont avec", c'est un peu comme ça que je vois le quartier. Harl me parle des tabe-hodai et des nomi-hodai ce qui me rappelle à quel point mon gosier est sec, je suggère donc que nous allions fêter mon arrivée devant une bière qui sera accompagnée de gyosa. Notre jeune hôtesse (je préfère le terme d'hôtesse à serveuse dans ces endroits perchés dans les buildings où on mange au comptoir) m'annonce une mauvaise nouvelle: ma carte visa ne marche pas. Et ils ne prennent pas l'American express, cela va de soi. Heureusement que mes chers parents ont eu l'excellente idée de me faire don d'une certaine somme de yens avant mon départ…

    Harl et moi, complètement crevés pour des raisons différentes mais pas si éloignées rentrons chacun de notre côté dans nos villes aux terminaisons de dragons verts amis de plombiers italiens (ou tout simplement des quatre cinquièmes des shôguns) pour y passer une nuit bien méritée. A peine montée dans mon métro des larmes me réchauffent les joues. Je sais que la façon de se tenir, aussi bien dans la gestuelle que dans la sobriété apparente, est très importante au Japon mais ceux qui ne dorment pas et qui osent regarder la gaijin qui a le nez morveux, là, sur la banquette me pardonneront. Parce qu'on pardonne aux gaijin d'être si ignorants. Je réalise alors que jamais de ma vie je n'ai été réellement seule. Techniquement oui mais il y avait toujours quelqu'un dans les environs: des membres de ma famille, des amis, une famille d'acceuil, des animaux, enfin quelqu'un qui accorde un minimum d'attention au fait que je sois présente et à qui je peux accorder un minimum d'attention en retour. Ce manque peut être étonnant quand on sait que j'ai passé ma petite enfance à préférer mes jouets à mes camarades de classe et j'avais grand mal à parler aux personnes qui ne faisaient pas parti de mon "clan" (ou de mon troupeau: les membres de ma familles que je voyais souvent et des personnes enfants ou adultes que j'avais élu copains). Certes. Mais je n'étais pas seule pour autant alors que ce soit, la seule personne à qui je pourrais dire bonne nuit ce sera Bree, mon nounours (soit dit en passant, j'ai vingt ans, j'ai un nounours que je câline régulièrement et je n'ai même pas l'excuse habituelle du "c'était mon doudou quand j'étais petite" puisque je l'ai acheté il y a un an. Si j'avais un psy il me dirait que Bree est un substitut de ma feu chienne mais il n'y a pas vraiment besoin d'avoir un BAC+5 pour le savoir. C'est d'ailleurs entre autres pour cette raison que je n'ai pas de psy).

    Je ne crois pas si bien dire. A peine passe-je la porte de ma chambre que j'entends de ma poche mon téléphone crier "plus d'batterie!" suivit d'un long bip annonçant qu'il se met en grève jusqu'à ce que je l'approvisionne en jus. J'ai un remède efficace: chargeur + adaptateur = communication. Je branche l'un sur la prise et le second dans le premier mais rien ne se passe. Je réitère l'opération maintes fois mais ce n'est pas comme dans les films, y croire très fort ne suffit pas. La porte de ma chambre étant grande ouverte, une tête y passe alors. Ça alors, Brian? Brian le correspondant et ami de mon miel sucré? Ah non, il s'appelle Marc mais lui aussi est américain. Je m'abstiens de lui faire part de l'existence de son clône sur la côte est et lui parle de mes malheurs électriques. En grand érudit il me répond que ce n'est qu'un problème de voltage, tu vois. Ce qui veut dire que je vais devoir acheter un transformateur bizarre et que je ne pourrais pas appeler Alexandre ce soir comme je l'avais promis. Si je reste je pleure. Je pars alors en quête sacrée dans les combini du coin à la recherche d'un graal qui pourrait refaire fonctionner mon téléphone. Les vendeurs sont très aimables et me font savoir que si je le désire je peux me servir de la cabine téléphonique qui est juste là, dehors. Malheureusement ma carte ne semble pas fonctionner comme je l'entends et je rentre, penaude.

    Si mes souvenirs sont bons je n'ai que 4h de batteries sur mon ordinateur qui se transforment très vite en 2h quand on l'utilise. Etant donné que je n'ai aucune idée de quand il sera rechargeable je préfère encore économiser ce qui reste. Un peu comme dans les premiers épisodes de Lost , la série où un chien s'appelle Vincent, où ils économisent leurs vivres. J'espère de tout mon cœur qu'il sera connecté mais ce n'est évidement pas le cas. C'est d'ailleurs bien le seul, toute ma famille est en ligne et me remontent le moral comme jamais.

    C'est seule comme jamais que je m'endors dans mon cagibi avec la trouille de ne pas me réveiller demain, mon vrai réveil étant hors d'usage et l'ipod ne constituant peut-être pas une solution idéale en la matière…

* en bonus, "il fait beau dans l'métro":
http://jp.youtube.com/watch?v=DcC31r1BxBY

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06 juillet 2008

Dimanche 6 Juillet : Hâtons

    Aujourd’hui c’est le jour du départ et j’avoue que mon esprit de grande aventurière s’est complètement évaporé. Je n’ai jamais été seule aussi longtemps et aussi loin de ceux que j’aime. Certes j’ai plutôt tendance à être une solitaire mais vais-je m’en sortir ? Vais-je « comprendre le Japon » ? Vais-je tenir sans les voir ? Mes larmes ont du mal à se retenir de dégringoler sur mes joues mais je les supplie d’attendre un peu, quelques secondes, histoire qu’ils ne s’en fassent pas pour moi. Puis j’ai déjà 2 minutes de retard sur l’heure normale de l’embarquement alors je ferais bien de ne pas m’éterniser. Après avoir acheté une demi tonne de magazines et un adaptateur je m’assieds pour attendre mon avion en retard (pléonasme…) à côté de ma valise chancelante. Un homme m’aborde en me faisant remarquer la beauté de mon passeport. Je lui réponds que c’est l’approche de drague la plus originale que j’ai pu entendre et que oui, en effet je suis suissesse de mon état. « Vous vivez en France ? Qu’il me demande.
-    Oui oui, à Paris, que je réponds.
-    Ah, désolé de vous avoir dérangée. »
En fait il était employé par le ministère étranger aux affaires pour faire une étude sur la satisfaction des touristes sur le sol français. Donc absolument aucun soupçon de drague là dedans. Un jour j’arrêterai de penser que le monde gravite autour de moi, mais c’est comme les régimes, je me promets de commencer lundi puis je reporte indéfiniment.
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    Il est enfin temps de prendre place à bord de l’avion, retardé pour de sombres affaires de gaz. Bien entendu tout le monde parle russe dans ce zing et j’ai même droit au fameux speach d’Aeroflot de « Ne buvez que l’alcool qui vous sera servi » (en gros, pas de vodka duty free). Mon voisin s’appelle Alexandr (le « e » final a dû mourir au goulag) et le nouvel Obs’ m’apprend que les riches sont des salauds pendant que je sirote gaiement un verre de jus de pomme si sucré qu’on croirait boire du miel. Une hôtesse tire son chariot et s’arrête à ma place. Elle ressemble étrangement à la cousine de l’élu de mon cœur qui elle aussi est hôtesse de l’air a ses heures perdues. Mais sur une vraie compagnie aérienne. Et d’après mes souvenirs elle ne parlait pas le communiste couramment. Elle me lance froidement un discours du genre « рыба или цыплёнок? », même si j’ai cru comprendre que j’avais un choix à faire dans le menu entre poisson et un autre met aérien inconnu je lui fais savoir que sa langue m’est étrangère. « Fish ? » me demande-t-elle d’un air excédé et des yeux qui m’interrogent : pourquoi avoir pris un avion russe vers Moscou si c’est pour ne pas parler la langue de Gogol ? Parce que d’une je ne fais que m’arrêter à Vodka-land et de deux cette compagnie a l’incroyable avantage d’être bon marché. Et mine de rien c’est un argument qui mérite d’apprendre à dire « poisson » en russe.

 

    Je pense que l’autre option était « poulet ». Ceci dit je n’en suis pas encore très certaine. A atterri devant moi, soigneusement enveloppé dans une boîte en aluminium une boule de friture sous laquelle se cachait une chair beigeâtre et molle qui elle même cachait une sorte de fromage. On aurait pu penser à un cordon bleu mais non, le diagnostic était bien plus sévère. Après tout il faut bien justifier ce prix, hein.
J’ai progressivement sombré dans un sommeil aussi profond qu’il puisse être dans un avion jusqu’a ce qu’Alexandr me réveille pour se repoudrer le nez. Peu importe, Dimitri, le commandant de bord vient d’annoncer dans son meilleur anglais que nous sommes sur le point d’atterrir à Moscou- Cheremetiev, le même nom que la prof de russe de ma mère dont elle parle parfois. J’ai toujours voulu voir Moscou et j’en garde d’ailleurs l’envie, ce qui est vraiment frustrant dans une ville c’est quand on se cantonne à l’aéroport. J’ai ainsi été dans des tas de villes qui méritent d’être visitées sans voir autre chose que des avions déambuler et le ciel.

 

    L’aéroport de Moscou est très…Bon, je n’y arrive pas, je ne trouve pas d’autre mot que communiste. Un gros bloc, des tubes d’un rouge violacé et un circuit étriqué et surpeuplé qui tourne en rond autour d’échoppes tenues par de grandes blondes. On y fait entrer les vols trois par trois pour que ce soit plus économique, voyez. Je n’ai qu’une demi-heure à attendre avant l’embarquement et je n’ai absolument aucun mal à trouver l’emplacement de mon vol, non pas grâce à un sens de l’orientation hors pair (les fées qui se sont penchées sur mon berceau ont oublié de m’en faire don) mais en suivant une trouve de petits personnages aux yeux bridés d’où sortaient des « aaaah ! Sugoi ! ». Ça y est, je n’y suis pas encore mais c’est tout comme.

 

    L’avion reste à terre pendant une bonne heure et demie. Les annonces ne sont faites qu’en russe et en japonais, la seule chose intelligible qui me soit parvenue est une histoire de vents violents (à croire que tous mes retards d’avion sont dus à des problèmes intestinaux), ce qui me laisse l’occasion d’achever totalement mon magazine.

 

    Forcément, on a beau dire, tout le monde se fie aux apparences. Ainsi une blonde dans un Moscou Tokyo maîtrise apriori mieux le russe que le japonais (je confesse toutefois ne pas avoir d’ancêtre nippon alors que mon arbre généalogique compte bien un papi russe). C’est donc tout naturellement que tout le service de bord, y compris la jeune hôtesse bridée s’adresse à moi en russe. Rien que pour leur faire comprendre l’énormité de leur erreur je leur répond à chacun en japonais et ne réitère pas mon erreur passée en prenant soin de commander le poisson.

 

    La nuit est longue et l’espèce de remake de Hairspray en version russe et Theme parc DS© commencent à m’énerver. Je n’y peux rien, je ne trouve pas le sommeil : ce voyage me fait peur, je ne sais pas à quoi m’attendre, et puis j’ai beau avoir de la place je ne suis pas à l’aise. Comme d’habitude dans les vols de nuit (qui en fait était de jour vu la longitude) je regarde mes voisins dormir et je me tortille dans tous les sens pour trouver la bonne position jusqu’à ce que celle-ci devienne douloureuse. Dire qu’à vingt ans j’ai du mal à ne pas souffrir dans un siège…J’ai hâte d’en avoir quatre-vingt, tiens.

 

Mes yeux finissent tout de même par trouver un repos…

Posté par Rikoke à 18:35 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

J'ai eu chaud…

Le Moscou-Narita dans lequel le récit s'arrêtait a flambé samedi…

NARITA, Chiba -- Smoke came out of an Aeroflot passenger jet that landed at Narita Airport on Saturday, prompting a brief closure of the runway, aviation officials said.

Flight 581 from Moscow's Sheremetyevo International Airport landed at Narita Airport at about 10:45 a.m. on Saturday. After the Boeing 767-300 aircraft touched down, smoke started rising from a near a tire.

In spite of the problem, the plane landed safely and no one was injured. As a result of the incident, the runway was closed for about 20 minutes.

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Le même vol, exactement. J'ai encore échappé à peu de temps près à un problème d'avion (enfin les autres fois j'avais échappé à la bombe madrilène et à l'éfrondrement du terminal 2E, c'était un poil plus grave). Je commence à penser que quelqu'un de pas doué du tout en a après moi et me loupe à chaque fois. Et ça explique pourquoi sur google en tappant "aeroflot" on tombe sur une page qui dit "Danger! Surtout pas!". Ahem.

Posté par Rikoke à 06:24 - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

03 juillet 2008

Pourquoi un blog?

Ah tiens, un énième blog de voyage, voilà qui est original. Sur le Japon en plus. Oui mais c'est avant tout un moyen, plus utile et plus moderne de surcroit, de faire parvenir des nouvelles à ceux qui le méritent tout en évitant le mail groupé sur un clavier qwerty illisible. Puis après tout donner dans le déjà vu c'est un chalenge en soi.

    • Que fais-je?
Je suis à Tokyo pour deux mois. Enfin au moins un mois et demi. Je ne sais plus vraiment comment tout cela a commencé. Il me semble que vers décembre dernier mon paternel m'a fait savoir qu'il s'était tué à la tâche pour qu'une dame tokyoïte me prenne en stage dans son entreprise. C'est drôle parce que de tout mon séjour, je pense que je ne la verrai pas une seule fois. Elle a indirectement initié ma venue mais ce n'est pas pour elle que je travaille. Devant son indisponibilité je m'en suis remise à une amie qui a des tas de contacts très chouettes qu'elle n'hésite pas à mettre à contribution dans ce genre de cas. J'aurais pu travailler au service je-ne-sais-plus-quoi d'une grande marque de bijoux pour riches mais les joailliers ne sont plus de si grands communicants. C’est donc une productrice de cinéma qui me répondit par l’affirmative à ma demande de stage mais c’est bien parce que j’étais la fille de l’ami de son amie. Je m’y voyais déjà : travailler sur un tournage, voir comment ça se passe tout en entendant du japonais, voire même peut-être devenir doublure lumière (mais si vous savez, les doublures qui restent sous les spots le temps que les techniciens fassent les réglages). Une fois le stage trouvé il a donc fallu acheter billets d’avion et logement mais j’accepte de vous épargner ces détails. Ne venez pas vous plaindre si vous ne suivez plus, hein.
    • Pourquoi ?
Je l’avoue sans trop de peine, ce stage n’est qu’un vil prétexte à passer des vacances dans un pays que je rêvais de redécouvrir depuis que j’apprends le japonais. J’étais venue passer quelques jours à Tôkyô, Kyôto et Tazawako il y a 7 ans et demi, « les vacances les plus chères de notre vie » se souviennent encore les cartes bleues de mes parents. Je suis tombée sous le charme. Chose étonnante puisqu’objectivement je ne sais jamais quoi répondre quand on me demande pourquoi ce pays et pas un autre, pourquoi cette langue et pas une autre. J’ai tendance à répondre que je prévois de parler toutes les langues à terme et qu’il fallait bien commencer par l’une d’elles. Puis outre le Japon qui me plait aussi bien pour son côté rural (et ses montagnes sauvages) que pour son côté urbain (et son métro incroyablement propre, même pour un suisse) j’aime les japonais et leur capacité à se ruer dans les extrêmes (il n’est ici fait aucune allusion politique, je n’oserais pas) : ils sont tantôt excités comme des puces sur ressort et tantôt endormis dans le métro/le musée/le parc/le banc/ailleurs ; ils sont tantôt très conventionnels et très à cheval sur les traditions, tantôt incroyablement trash et azimutés. C’est ça que j’aime dans le Japon, pas forcément les mangas, les porcelaines Heian ou la technologie. Ça et les Kofuns, les tertres en forme de trou de serrure dont le concept me ravi, mais nous verrons ça plus tard si vous le voulez bien, là j’ai un voyage à conter.

Posté par Rikoke à 17:50 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]